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Liaison lycée-université et information-documentation

06-05-2010 , Chauvin Clotilde

La liaison secondaire-supérieur est aujourd’hui au centre des préoccupations éducatives. Deux circulaires de rentrée récentes (2007 et 2008) ont mis l’accent sur l’orientation active en insistant sur l’importance du devenir professionnel des jeunes. Le passage du « métier d’élève » (Philippe Perrenoud) [1] au « métier d’étudiant » (Alain Coulon) [2] suscite des interrogations et le fort taux d’échec à l’université interpelle : un consensus s’est fait autour d’une indispensable préparation du lycéen à l’enseignement supérieur notamment en termes d’autonomie et plus précisément de compétences informationnelles.

Secondaire, supérieur et maîtrise de l’information : quelques éléments de chronologie

- La décennie avant 2000

La prise en compte de la maîtrise de l’information dans les cursus à la fois scolaires et universitaires - pourtant sujet récurrent depuis dix ans - ne semble que partiellement suivie d’effet en termes d’acquisitions de compétences informationnelles spécifiques. A la suite de la Fadben dont les propositions de référentiel datent de 1997, le ministère éditait pourtant dès 1999 Former les étudiants à la maîtrise de l’information : repères pour l’élaboration d’un programme, fruit des réflexions d’un groupe de travail qui formula des recommandations pour mettre en place des formations. Nombre d’universités mirent en place des modules de formation et des guides méthodologiques - dont certains font véritablement autorité - accessibles en ligne furent élaborés à l’attention des étudiants. [3]

Claire Panijel, conservatrice générale des bibliothèques, co-responsable de l’URFIST de Paris qu’elle a créé, a fait partie du groupe de travail mentionné ci-dessus et du Groupe de Réflexion sur l’Enseignement des Méthodologies de l’Information (GREMI) [4]. Elle a publié des contributions sur la formation documentaire des étudiants en insistant sur ses enjeux cognitifs, sociaux et humains. Le constat général de lacunes en information-documentation est aujourd’hui encore plus aigu avec les ressources numériques et l’avènement de l’Internet. En effet, force est de constater que l’obsession manipulatoire masque souvent l’absence de connaissance des concepts et de compréhension de la complexité informationnelle.

- Le début du 21ème siècle

  • En 2003, les Assises nationales pour l’Éducation à l’information et à la documentation [5] ont permis de jeter les bases d’une réflexion et de proposer des pistes pour l’université.
  • En 2005, le rapport du député Pierre-André Périssol, La définition des savoirs enseignés à l’école, souligne que l’approche disciplinaire n’est pas pertinente et nuit à l’appréhension des processus globaux en segmentant le savoir. Il préconise parmi les compétences à développer, entre autres, celle de « Se forger un esprit critique, savoir valider, analyser, trier l’information ». Ce sont déjà les prémisses du socle commun qui paraîtra en 2006.

- Au-delà des frontières

Des textes institutionnels au niveau international ou européen ont émis des préconisations : ainsi l’Introduction à la maîtrise de l’information par Forest Woody Horton Jr, édité par l’Unesco en 2008 ainsi que la Recommandation du Parlement européen et du Conseil de décembre 2006 concernant les 8 compétences clés pour l’éducation et la formation tout au long de la vie (EFTLV) dont 2 concernent l’information :

  • 4. Compétence numérique ;
  • 5. Apprendre à apprendre.

- Les certifications : B2i, C2i, etc.

  • Dans le premier et le second degré, le B2i [6] et le socle commun indiquent des connaissances et compétences à acquérir dans le domaine informationnel également.
  • Depuis 2002, le C2i est institué dans « le but de développer, de renforcer et de valider la maîtrise des technologies de l’information et de la communication par les étudiants en formation dans les établissements d’enseignement supérieur. » [7]
  • Préconisation d’un C3i

Lors des Assises de l’information (2003), dans la synthèse de l’atelier "Enseignement supérieur", on trouve la préconisation d’un C3i : « L’éducation à l’information s’appauvrirait à se concevoir comme purement instrumentale : si elle veut être partenaire de la formation des étudiants aux méthodologies universitaires, elle doit dépasser les simples techniques et méthodes de recherche documentaire et aborder une épistémologie de la connaissance et de la construction scientifique. Le certificat C2I pourrait devenir un C3I, en rajoutant le "I" d’information, dimension qui donnerait sens aux apprentissages instrumentaux en informatique et pour Internet. »

- L’ERTé

Enfin, à la suite des Assises, une ERTé (Équipe de recherche en technologie éducative) rattachée au laboratoire Geriico est créée dont travaux de recherche visent « l’élaboration d’un programme d’apprentissage documentaire. Il s’agit de construire une progression qui s’adapte aux compétences initiales et aux besoins des apprenants et qui tienne compte des objectifs assignés à l’école et à ses besoins, fondée sur un cadre de référence, et des situations/activités validées par les acteurs éducatifs. » [8]

En octobre 2009, un séminaire de recherche de l’ Erté « Culture informationnelle et curriculum documentaire » a permis de présenter et de discuter les travaux des doctorants. [9]


Le rapport IGEN-IGB

Dans le même temps, une étude sur « l’accès et la formation à la documentation du lycée à l’université » a été confiée conjointement à l’Inspection générale de l’éducation nationale - groupe des établissements et de la vie scolaire - et l’Inspection générale des bibliothèques. [10] La présentation de cette étude rappelle la nécessaire préparation du lycéen au métier d’étudiant : « Tout au long de sa scolarité, le lycéen doit pouvoir se préparer à devenir étudiant, en développant le travail personnel autonome, la capacité de recherche documentaire et la maîtrise du travail en groupe  ». [11]

- Corpus d’établissements et méthode

Cette étude s’est appuyée sur des visites dans trois universités et une vingtaine de lycées d’enseignement général et technologique répartis dans neuf académies menées par les deux inspections générales. La méthode utilisée a consisté à « repérer et à examiner des actions conjointes lycées universités ayant pour objectif de la réussite des lycéens et des étudiants avec un appui sur les professeurs documentalistes et les personnels des bibliothèques universitaires et une liaison lycées-université autour des questions d’accès à la documentation. »

- Formation des lycéens

Le rapport part du constat que la formation des lycéens à la documentation « reste erratique » et que « les parcours, qui permettent de construire une culture de l’information ne sont pas suffisamment structurés. ». Si la formation à la recherche d’information dispose de cadres facilitateurs comme l’ECJS ou les TPE, la classe de terminale apparaît comme « le point faible de la formation documentaire » alors même que cette classe constitue l’articulation avec le supérieur : l’indicateur retenu est ici le nombre de séances pédagogiques recensées dans les Édubases.

« Les Édubases mises en place par la sous-direction des TICE du ministère confirment l’interruption de la formation méthodologique en terminale : aucun scénario concernant ce niveau ne figure dans la base. Cet outil montre, par ailleurs, qu’au lycée, c’est bien en seconde que l’action des professeurs-documentalistes est la plus forte mais qu’elle va en déclinant, préparant de moins en moins à l’accès aux bibliothèques universitaires. Une vingtaine de scénarios sont proposés contre seulement une dizaine pour la classe de première. » (p. 14)  [12]

En ce qui concerne les disciplines et les filières, les STG (notamment la nouvelle épreuve commune aux quatre spécialités) sont mises en valeur. En effet, cette nouvelle épreuve « permet d’évaluer les capacités du candidat [...] à maîtriser les technologies de l’information et de la communication, à communiquer et à argumenter ».  [13]

- Des représentations tenaces

Le rapport pointe également des problèmes de représentations auxquels les professeurs-documentalistes et leurs collègues des BU sont confrontés au quotidien : celle des espaces, de leur dénomination et de leur rôle, de la polyvalence des usages des lieux, celle du « rôle des personnels qui exercent dans l’un et l’autre lieu ». (p. 26)

- Les pistes de travail

En passant en revue les différentes expériences menées dans les établissements retenus, l’étude des deux inspections générales repère des dynamiques de coopération et propose des pistes de travail tant dans le contenu que dans la posture : on retiendra notamment l’indispensable coopération entre professeurs de disciplines et professeurs-documentalistes, l’ouverture et une collaboration plus étroite entre les structures de proximité (CDI, BM, BU) et une maîtrise des concepts et du vocabulaire, préalable indispensable à un professionnalisme digne de ce nom.

On évitera par exemple de se focaliser sur le nom du logiciel documentaire (en évitant ainsi la publicité pour une marque et les différends sous-jacents) [14] : on emploiera le terme professionnel de « catalogue » ou de l’acronyme OPAC (Online Public Access Catalog) ou de « catalogue en ligne » s’il est accessible sur Internet.

- Plaidoyer pour un langage professionnel

Utiliser des mots précis pour désigner les concepts du métier permettra à l’élève de retrouver dans le supérieur ces mêmes mots pour désigner les mêmes concepts. Enfin, le rapport insiste sur la nécessité de distinguer compétences informationnelles et compétences informatiques et de bien clarifier les champs de compétences de ces deux domaines professionnels proches mais spécifiques. J’emprunte à Jean-Pierre Astolfi ses propos sur le langage de l’éducation que l’on peut ici prendre à notre compte concernant le langage de l’information :

« [...] chaque expertise a besoin de son vocabulaire spécialisé, car c’est lui qui permet de retraduire et de résoudre le problème, avec précision et sans équivoque. [...] L’une des faiblesses des métiers de l’éducation, c’est sans doute qu’ils ne disposent pas vraiment d’un tel lexique stabilisé [...] Tout le monde accepte de fonctionner avec des termes notoirement insuffisants, qui sont porteurs de fausses évidences. » (La saveur des savoirs, p. 55-56)  [15]

- Pour conclure...

Il est intéressant de relever tous les termes qui soulignent la rupture existante entre lycée et université ainsi que leur pendant positif : « rupture », « discontinuité », « fracture », « hiatus », « fermeture » et de l’autre côté : « liens », « synergie », « ouverture », continuité », « passage », « liaison », « articulation », « transition », « coopération », « réseau ». Cette dichotomie est bien prise en compte par les diverses tentatives de fédérer les efforts passées au crible par le rapport. On pourra citer également un récent colloque organisé au lycée Louis-le-Grand le 27 janvier 2010 intitulé « Rapprocher le lycée et l’enseignement supérieur, un défi pour l’avenir ».

Le rapport dans sa dernière partie intitulée « Les leviers du changement » rappelle également la nécessité
- de prendre en compte le temps des élèves dans sa globalité et non réduit à une division en heures de cours permettant de donner du sens à l’apprentissage tout au long de la vie
- d’ouvrir l’espace documentaire du lycée vers d’autres espaces documentaires de proximité (renforcer le travail en réseau) pour que les usagers se rendent compte des convergences et intègrent dans leurs pratiques la continuité des apprentissages
- de conforter la politique documentaire des EPLE tout en réclamant un nouveau cadrage national pour asseoir davantage et de façon durable l’information-documentation dans les cursus des élèves

Je dirais pour clore cette présentation du rapport et introduire le travail de notre académie sur cette indispensable liaison entre secondaire et supérieur que
- des changements de posture professionnelle sont à envisager,
- des savoirs et des pratiques autour du numérique à renforcer, en particulier sur les outils du web 2.0
- et des ponts à jeter entre les différentes structures...

sans toutefois sous-estimer
- le travail en interne au sein de son propre établissement en prenant la mesure de l’importance de la politique documentaire surtout dans son volet formation,
- la réflexion sur les temps et les espaces scolaires,
- l’ouverture du CDI vers le lycée et du lycée vers son environnement culturel au sens large

C’est à ce prix semble-t-il que sera évitée la « ringardisation » de la documentation et l’enfermement des professionnels de l’information dans des « services subalternes » : ce n’est qu’en aiguisant notre professionnalisme que nous pourrons faire évoluer les représentations du métier.

[1] Perrenoud, Philippe. Métier d’élève et sens du travail scolaire. Paris, ESF, 1994.

[2] Coulon, Alain. Le métier d’étudiant. L’entrée dans la vie universitaire. Paris, PUF, 1999.

[3] On pourra citer notamment Conseils aux Étudiants pour une Recherche d’Information Spécialisée Efficace (Cerise), Sentiers d’Accès et des Pistes de Recherche d’Informations Scientifiques et Techniques sur Internet (Sapristi), Guide de recherche en bibliothèque de la BNF (Grebib), Ressources Électroniques pour l’Étudiant, la Recherche et l’Enseignement (Reperes de l’Enssib), Erudist, Formations universitaires en réseau aux méthodologies de l’information (FOURMI)

[4] Le GREMI se définit actuellement comme un espace de réflexion sur le sens et les modalités des enseignements documentaires, sur la place des méthodes et outils informationnels dans le travail intellectuel, sur la fonction sociale et culturelle de la maîtrise des technologies documentaires

[5] Assises nationales pour l’Éducation à l’information et à la documentation : Clés pour la réussite, de la maternelle à l’université (11-12 mars 2003)

[6] Le B2i, une attestation de compétences "informatique et internet" pour les élèves sur Educnet

[7] La circulaire instituant le C2i (BOEN n° 19 du 9 mai 2002) : Certificat informatique et internet (C2i)® : http://www.education.gouv.fr/botexte/bo020409/MENT0201078C.htm

[8] ERTé

[9] « Culture informationnelle et curriculum documentaire »

[10] L’accès et la formation à la documentation du lycée à l’université : un enjeu pour la réussite des études supérieures

[11] Extrait du Dossier de presse du 28 août 2008 (cité dans le rapport, p. 7)

[12] ÉDU’Bases recense les pratiques pédagogiques proposées par les académies afin d’accompagner le développement des usages des TICE, en relation avec les programmes des collèges et lycées : http://www.educnet.education.fr/bd/urtic/documentation/

[13] Note de service N°2006-031 du 24-2-2006, BOEN, du 9 mars 2006, n° 10 : http://www.education.gouv.fr/bo/2006/10/MENE0600698N.htm

[14] La parenthèse n’est pas dans le rapport

[15] Astolfi, Jean-Pierre. La saveur des savoirs. ESF, 2008.


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